Cris SanFran

No culture, no thought, no future

La presse me lasse. Elle me désespère tellement que j’ai l’impression de ne rien apprendre et qu’elle m’induit toujours en erreur. Toujours ce sentiment de ne rien savoir, de ne rien comprendre. Toujours les mêmes schémas reproducteurs de pensée, les mêmes thèmes abordés, les mêmes questions et les mêmes réponses, qui ne sont ni des questions, ni des réponses en fait, mais le même baratin qu’on nous assène à longueur de unes, d’entrefilets et d’année. Comme les discours d’un bonimenteur.

Les mêmes thèmes reviennent sans cesse : la doxa économique européenne et la nécessité absolue des réformes dites justes, le racisme, l’islamophobie, la pub _ gratuite _ pour le FN. Accessoirement un petit article qui peine à écrire (un article n’écrit pas) que les gens en ont marre, se fracassent le crâne contre le quotidien et s’enlisent dans le désespoir, que les fermetures d’entreprises, les salaires trop bas et le coût de la vie mettent des dizaines de milliers de familles à la rue chaque année, que les universités sont en ruine, que l’Education Nationale n’a que le minimum vital pour enseigner, que l’accès à l’alimentation, au logement et aux soins est un parcours du combattant.

C’est comme si on voulait nous convaincre que les gens sont foncièrement racistes et islamophobes _ d’accord, ça existe mais l’humain vaut mieux que cela, non ? _ alors que si la presse ne faisait pas inlassablement les parallèles : musulman = terroriste ; ou fonctionnaire = nanti ; ou salarié = réac ; ou artiste = fainéant… La plupart des gens n’y penseraient même pas, trop occupés qu’ils sont à se bousiller les neurones au boulot pour boucler les fins de mois. C’est, surtout, en politique, comme si on n’avait d’autre choix que de voter pour un parti fort _ fort bien encarté : le PS ou les LR (le L veut déjà dire Les) sous peine de se retrouver sous la coupe d’un parti fasciste, le FN ou d’un parti communiste_ PG, PCF, PRG et j’en passe. Comme si on n’avait pas le choix : on fait un copier-coller, une fois à gauche, une fois à droite, pour la même politique quoi qu’il arrive et ils appellent cela l’alternance. Laquelle ?

Et puis, il y a la télé. La télé qui nous gave de reality-shows, émissions de variétés, séries TV, films à grand public… Des magazines d’information calqués sur la presse écrite et qui nous assènent que «There is no alternative». On travaille _ pour ceux qui ont de la chance _, on s’abrutit bien comme il convient de le faire et on la ferme. On produit, on reproduit et on reproduit encore. Et quand on a fait tout ça dans notre journée, on roupille du sommeil du juste. On roupille et on ronronne. Et surtout, on ne réfléchit pas. Très pratique. En fait, on devient pratique et praticable. Et adaptable. Et malléable.

Et puis il y a l’enseignement. L’enseignement de plus en plus à ras les pâquerettes. Une de mes amies prof de lettres, enseignante en lycée et fac et qui a effectué un remplacement d’un an dans un collège, m’a littéralement sidérée. On lui avait fortement recommandé _ en fait, c’était une injonction _ d’accepter et même d’enseigner la littérature enfantine à ses élèves. Elle a toujours refusé. Une rebelle, la copine : faut pas plaisanter avec la littérature. Néanmoins, elle est souvent correctrice des copies d’examens et elle s’est retrouvée avec des copies d’épreuves de français au Brevet des collèges et même à l’épreuve anticipée de français au Bac qui citaient Oui-Oui et le Club des Cinq. Il y a de quoi se faire du mouron quand des gamins de 15 ou 17 ans n’ont pour seule culture que Oui-Oui ou le Club des Cinq et consorts.

Étant moi-même parent, je me suis très vite aperçue que si je voulais que mes enfants démarrent dans la vie avec un bagage intellectuel minimum, il fallait que je m’y colle. Et ça, ça a été ma troisième journée de boulot dans mes 24 heures quotidiennes. Je ne voulais pas que mes enfants grandissent comme des ânes. Je voulais qu’ils démarrent dans la vie avec un minimum de culture générale et, surtout, qu’ils apprennent à réfléchir et fassent preuve de subtilité dans leurs jugements et de maturité à l’âge adulte. Un sacré investissement personnel. Mais si les parents n’ont pas les bagages intellectuels nécessaires pour apprendre tout cela à leurs enfants, qui va le faire ? Personne. Et les enfants seront ce que leurs parents sont : ouvriers ou employés de bureau. Tout est fait, en fait, pour que l’inculte reste inculte et l’inégalité des chances n’est, à mon avis, qu’un argument électoral.

Quant à la culture, il n’y a de culture que culture officielle, culture des élites, grassement subventionnée, pour des élites déjà aisées financièrement. Les pouvoirs en place ne cessent de casser les droits des intermittents et de saigner les indépendants alors que l’argent de l’Etat va tout le temps dans les mêmes poches, des poches déjà riches à millions : cinéma, théâtre, maisons d’édition, musique. On en reste à la culture de la bourgeoisie, pour la bourgeoisie. Les jeunes créateurs, l’Etat s’en fout. C’est tout juste si on laisse quelques miettes aux petits créateurs, histoire de ne pas perdre leurs voix pour les élections. Une histoire de caste.

Une société de caste. Le rapport avec l’esclavage, dans tout ça ? Eh bien, il est simple. Quand on m’a demandé un article sur l’esclavage, j’ai immédiatement pensé à l’esclavage intellectuel, l’esclavage de la pensée. Tout est fait pour que les gens ne pensent pas, ne soient pas créatifs, qu’ils restent bien à leur place. Imaginez qu’un enfant se cultive et devienne un penseur à l’âge adulte ? Et qu’il ait des idées subversives ? Et qu’il y ait des dizaines de milliers d’enfants, comme ça, chaque année, qui se cultivent et deviennent des penseurs, une fois adultes et diffusent des idées subversives et nous enseignent, à nous tous, que les riches sont trop riches et trop puissants et que ça n’a aucune raison de perdurer et qu’on peut rétablir l’équilibre dans la balance du pouvoir et de l’argent ?

Cris SanFran.