Interview – Joe Vitterbo

Joe Vitterbo est un artiste touche-à-tout. Connu pour ses créations musicales, du bon hip hop instrumental comme dans l’temps, il aime bien dessiner aussi. Et il a raison, parce que c’est excellent. Ses “Gueules cassées” sont imprégnées du moment où elles ont été couchées sur le papier brouillon. Elle dégagent une grande énergie, de la poésie et de la tendresse aussi, toutes en couleurs mélancoliques.
Enfin, moi, je kiffe.
Alors voilà, je lui ai posé quelques questions. En plus il est sympa Joe, il a répondu vite à mon mail, alors que j’étais grave à la bourre. Merci !

Salut Joe ! Perso je ne connaissais pas ton travail, je découvre et je dois dire que j’accroche bien à ton univers. Tu peux raconter un peu qui tu es ?

Joe Vitterbo est le futur que tu as laissé derrière toi, un antihéros du monde de demain venu du passé. Et accessoirement une grande gueule de loser, personnage d’un film d’anticipation des années 70, qui avance désormais masqué pour s’adonner dès que possible à la musique et au dessin avec un goût assumé pour l’amateurisme, l’artisanat, le détournement, le recyclage et l’autonomie.

… et comment tu en es arrivé là ?

A un moment j’ai pris à gauche parce q’un truc m’a attiré l’oeil, et depuis j’ai continué tout droit… C’est un parcours que je n’ai pas réfléchi, j’ai l’impression d’arpenter le même chemin depuis qu’adolescent je me suis retrouvé avec une basse dans les mains et que j’ai découvert les Humanoïdes Associés. La musique, la BD et les images ont toujours fait partie de mon univers, c’est un héritage plus qu’une conquête… Je n’ai jamais pris le moindre cours, ni d’instrument ni de dessin, j’avance en autodidacte et de façon totalement empirique. Peu à peu, ça finit peut-être par ressembler à quelque chose, mais je ne saurais pas te dire à quoi…

De la musique à la peinture en passant par la photo, tu semble toucher à pas mal de choses : quel lien fais-tu entre ces différentes pratiques ?

Le lien c’est l’envie de faire par soi-même et d’expérimenter des façons d’exprimer les choses. Là encore, je ne me pose pas de questions, je sais simplement que je n’ai pas envie de me définir par le biais d’une discipline unique et exclusive… Touche-à-tout expert en rien, ça me va pas mal. La musique et le dessin, dans cet ordre, restent quand même les deux principaux médias que j’utilise. J’ai un rapport plus anecdotique àla photo, à la vidéo ou à la sérigraphie.

J’ai eu l’impression en me baladant sur la toile que tu es plutôt reconnu pour ta musique, tandis que tes productions en tant que plasticien semblent se faire plus discrètes. C’est volontaire ?

J’ai une expérience plus longue, plus conséquente et plus aboutie en terme de musique.  Et j’ai surtout plus l’habitude de rendre ce travail public par le biais des concerts ou des disques, je maitrise beaucoup mieux ce réseau. Mon rapport au dessin est plus intime, plus spontané, moins « planifié » et beaucoup moins régulier. C’est d’abord un exutoire personnel, qui n’avait pas forcément vocation à être montré sinon un peu par hasard à quelques personnes de mon entourage. Ce sont ces personnes qui m’ont convaincu de monter ma première expo ou de créer une page dédiée sur mon site. Mais j’ai encore du mal à considérer que mes « gueules cassées » puissent avoir un quelconque intérêt esthétique aux yeux des autres. Je manque de recul, j’ai le sentiment d’être balbutiant et de réapprendre constamment… Et c’est aussi une question de temps, tout simplement.

Que racontent-elles tes « gueules cassées » ?

Je ne sais pas. J’ai l’habitude de dire que ce sont des autoportraits sans miroirs. Quand je pose mon pinceau sur une feuille, je suis dans un certain état d’esprit mais je n’ai aucune idée de ce que je veux représenter, sinon un visage la plupart du temps. Ce sont des gestes irréfléchis et spontanés, du ressenti, quelque chose de très rapide. Et parfois le hasard fait bien les choses, dans le sens où il m’arrive de constater que quelque chose me touche dans le regard ou l’expression globale du personnage. Je ne reviens jamais sur un dessin, soit le geste est réussi, soit il ne l’est pas.

C’est quand ton moment idéal pour peindre ?

L’été, parce que je ne chauffe pas l’atelier… C’est assez souvent le matin, quand je sais que j’ai un peu de temps devant moi et la possibilité de ne penser à rien. Mais je ne décrète pas le « bon moment », j’attends que ma main s’impose, prenne le pas sur mon cerveau et me fasse comprendre qu’il est temps que j’extériorise. Dans ces moments là je peux noircir des dizaines de feuilles, un peu frénétiquement, jusqu’à ce que la connexion soit de nouveau interrompue ou que je prenne conscience du fait que je suis en train de dessiner. Quand je comme à y réfléchir, c’est qu’il est temps d’arrêter.

Pourquoi le papier brouillon ?

Justement parce que j’ai un rapport frénétique au truc et que je ne suis pas, au moment de peindre en tout cas, dans une démarche de finalisation de quoi que ce soit. Mais j’ai peu à peu délaissé le papier brouillon et les versos d’affiches pour me rabattre sur des feuilles blanches, notamment depuis que j’accepte un peu plus de montrer voire de vendre mes dessins…

J’ai aperçu parmi tes photo quelques clichés de street art. Il t’arrive toi-même de coller ou peindre dans la rue ?

Non, en tout cas plus maintenant. Adolescent au début des 90’s, j’ai été marqué par le graffiti, qui a été ma première porte d’entrée dans la culture hip-hop. A 14/15 ans je me prenais pour un tagueur et je m’essayais au graff en tentant de pomper des gars comme Mode2 ou Bando, dont j’ai découvert le travail en grande partie grâce au bouquin « Paris Tonkar ». Je me souviens aussi de Speedy Graphito et des pochoirs de Miss Tic. Parallèlement je découvrais Keith Haring, Basquiat… Et puis un jour, la gendarmerie a appelé à la maison…

Quand j’ai découvert tes dessins, j’ai immédiatement pensé aux dessins de Giacometti, hélas trop peu connus. Un hasard ou une inspiration assumée ? Des influences en peinture ?

Je suis honoré que ça ait pu t’y faire penser, ne serait-ce qu’un quart de seconde ! Mais c’est un hasard, dans le sens où encore une fois rien n’est conscient dans mon rapport au dessin. D’une façon générale, il n’est pas rare que je sois plus attiré par les croquis et les esquisses que par la version définitive d’une œuvre. De la même façon, en BD je vais souvent trouver le noir et blanc plus évocateur : les coups de crayons de De Crecy, les contrastes de Larcenet, les paysages urbains de Tardi, le côté punk de Matt Konture… Bon ensuite, il y a Franquin et Chaland… Je ne sais pas si j’ai des influences en peinture mais j’ai de l’admiration. Voir par exemple le Jardin des Délices, Guernica ou un Caravage en vrai, ça fait toujours frissonner… Je me souviens aussi d’avoir été impressionné en visitant ma première expo de Yan Pei Ming. Ca me parle un peu moins aujourd’hui mais j’avais aimé ses formats énormes, les détails qui émergeaient de ses coups de brosses, sa gestion des contrastes et de la matière, son acharnement à peindre des visages…

On te découvre (presque) uniquement masqué. Pourquoi ? Il se passe quoi quand tu portes un masque ?

C’est très confortable d’avancer masqué ! J’ai coutume de dire que Vitterbo est moins timide que moi. Lui ose diffuser sa musique ou montrer ses dessins… J’ai ressorti ce moulage quand j’ai commencé à réfléchir à la promo de mon album précédent. J’avais envie de promouvoir ma musique mais pas de montrer ma gueule. J’avais déjà sorti mes deux premiers disques en m’amusant à cultiver un certain anonymat et j’ai simplement voulu pousser un peu plus loin la logique en essayant de créer le personnage qui correspondait au pseudo. Puis je me suis pris au jeu. Aujourd’hui, un peu paradoxalement, c’est ce masque qui permet d’identifier Vitterbo.

Un cochon, une poule, une grenouille, un moulage (de ton visage ?) en plâtre… Comment choisis-tu les masques que tu portes ?

Je t’ai parlé de mon amour pour le recyclage et la récupération…J’utilisais les masques d’animaux dans un autre projet musical éphémère, collectif celui-là. Quant au moulage, j’aime l’idée que ça reste moi. C’est un masque de mon propre visage, mon double en plâtre réalisé il y a plus de quinze ans … Encore une fois je n’ai donc pas réellement choisi, j’ai accepté et utilisé ce qui se présentait à moi.

La seule photo de toi avec ta vraie gueule (pas masquée et fort heureusement pas cassée) qu’on trouve sur internet, c’est un article de presse sur ton expo au Bazar Café (Mâcon) en octobre 2013. Est-ce que c’est le fait de dévoiler tes dessins de « gueules cassées » qui a permis de te révéler à visage découvert ?

Non, je suis simplement tombé dans le piège ! J’étais en plein accrochage, le bonhomme est arrivé, m’a posé deux questions, m’a dit  « mets toi là » , a pris une photo puis est reparti. C’est quand j’ai vu l’article dans le journal que j’ai réalisé. Je m’en flagelle tous les jours depuis, en me languissant que cette image se perde dans les profondeurs du web…

Il me semble que tu travailles sur un nouvel album, « HATE, INDIVIDUALISM, FEAR & HAVIN’ GUNS ». Quand pourra-t-on l’écouter ?

Il est fini, il ne me reste que quelques détails à régler. Il sera donc disponible a priori avant le mois de mai en version numérique. Je prépare une sortie physique en CD qui arrivera un peu plus tard, le temps de le faire presser et surtout de finaliser la pochette que je vais cette fois encore sérigraphier à la maison.

A quand une expo avec ta musique en live ?

Je ne sais pas. J’ai envie d’associer image et son, c’est vrai, mais je ne suis pas sûr que ce que je fais en musique corresponde aux gueules cassées, et inversement. Si je décide de mettre en musique une future expo, je pense que ce sera une création originale, certainement dans l’état d’esprit de ce que j’ai pu faire avec « Blind », mon deuxième album, très brut, bruitante et ambiant. Et si je choisis d’associer des images à « HATE, INDIVIDUALISM, FEAR & HAVIN’ GUNS », je m’orienterai certainement plus vers la photo ou la vidéo.

D’autres évènements ou projets à venir ?

La sortie de l’album me prend beaucoup de temps. Mon autre « moi », celui sans le masque, travaille aussi sur d’autres projets assez chronophages, en groupe, avec disques et tournées en préparation… Mais si tu veux un scoop qui causera peut-être à deux-trois personnes, je peux t’annoncer aussi bosser sur la sortie d’un deux titres posthume de Dupek, à paraître en vinyl sur un split avec Royal McBee Corporation… En terme de dessin, je ne désespère pas de trouver le temps de mettre à jour mon site avec quelques nouvelles gueules cassées. Ca me permettra peut-être de me remettre le pied à l’étrier pour de futures expos. J’en ressens l’envie et je crois avoir la matière, reste encore une fois à trouver le temps et l’énergie nécessaires…

Son site web :
https://joevitterbo.wordpress.com/

Un extrait de son nouvel album :

Parvati