Numéro 0

EDITO

Derrière chaque pensée humaine concernant l’animal, se cache la question du rapport que l’on entretient à lui et des limites qui nous en séparent. Or, rien n’apparaît si flou et si confus que cette frontière, qui fluctue à travers les âges, les lieux et les personnes.

L’animal est partout, autour de nous et en nous. Des peintures pariétales des grottes de Lascaux aux mascottes cartonnées de nos boîtes de céréales. Nous le traquons dans son repaire ou son terrier, mais aussi dans les tréfonds inconscients de nos pulsions. À l’abri dans la douceur du foyer, ou bien au frais dans sa barquette surgelée. Des invisibles amibes pullulant le microcosme, aux monstres géants peuplant les abîmes et les songes. Bêtes préhistoriques, Chimères antiques, créatures FX et entités extra-terrestres. Mais où s’arrête l’animal et où commence l’humain ?

Dans ce bouillon, il faut parfois affirmer notre altérité, il faut pouvoir se dire : nous ne sommes pas des animaux ! Nous ne sommes pas des moutons ou des pigeons. Nous n’hurlons pas avec les loups, ni ne crions haro sur le premier bouc émissaire . D’autres fois, au contraire, il faut se faire animal. Retrouver l’humus premier à partir duquel l’humanité s’est façonnée. Retrouver la personne qui sommeille en l’animal, pour lui donner une voix, une conscience. Mais que nous dirait-il ? Peut-être, tout simplement qu’il est comme nous, l’animus latin, dont il tire son nom : le principe vital qui anime tous les êtres. Dans ce registre essentiel et cosmique, humains et vers, sont au même niveau : insouciants qu’ils sont, tous deux à ronger le fruit qui les supporte, et chacun d’eux incarnant l’un des multiples degrés d’une nature entière et indivisible.

Nous le voyons bien et comme vous pouviez le pressentir, il y a tout à dire, tout à exprimer par l’animal ; et à travers cette expression collective, tout à comprendre de nous-mêmes.

Animal

Peinture numérique par Jean-Marie De Haro

homo homini lupus est

Dessin par Za

à suivre…

Illustration par Yas Munasinghe

Libre Expression – Marie-Laure et Maya

Libre expression : « Marie-Laure et Maya »
Documentaire réalisé par Hanicka Andres et Lorenzo Cruz – Itinéraire photographique

Lettre ouverte à l’humanité

Lettre par Maxime Noyon

Interview Tuco

Par Clément Vallery et Morgane Parvati Ward


Le street artist TUCO WALLACH, basé à Chalon-sur-Saône est connu pour ses Manimals : des humains à têtes d’animaux, réalisés très précisément au pochoir dans des tons sépia un peu rétro. Cette faune qui ressemble étrangement à nos potes, aux passants, à nous-mêmes, peuplent de plus en plus de villes, présence discrète et sympathiquement invasive collée aux murs.
Un jour pas trop froid de février, Iségoria a rencontré Tuco, le papa des Manimals, le temps d’un café-clope à une terrasse…

Iségoria : Qui es-tu ?

Tuco : Je suis né à Besançon et rattaché à Chalon depuis 12 ans maintenant… et je m’y plais pas trop mal ! Je suis marié et j’ai deux enfants.

Iségoria : Ton vrai nom c’est quoi ?

Tuco : C’est… Bah non, je ne le dis pas dans ces situations. Mon nom apparaît ailleurs de par mon boulot et je ne veux surtout pas mélanger les deux activités… même si  je ne cherche pas à me cacher particulièrement.

Iségoria :  Ça fait combien de temps que tu fais du collage ?

Tuco : Ça va faire sept ou huit ans, je ne sais plus exactement, je m’y suis mis sur le tard. Au départ, je n’étais pas forcément dans la même thématique et puis les pochoirs n’étaient que d’une couleur. La technique a changé au fur et à mesure. Si on ne vois pas que c’est du pochoir, tant mieux !

Iségoria : Où est-ce que tu colles ?

Tuco : Partout où je vais ! Pas mal à Chalon, forcément, et partout où je bouge en vacances. A chaque fois que je fais un voyage, j’ai au moins un sticker dans mon sac.

Iségoria : Colles-tu toujours “à la sauvage” ?

Tuco : Pratiquement toujours mis à part les plans pour des expos.
[En ce qui concerne la rue, NDLR] j’ai l’impression de limiter les risques en y allant à des horaires pas trop dangereux, très tôt le matin. Je ne colle pas des choses trop grandes ni sur des endroits privés. Ça joue vachement dans ma relation à la loi.

Iségoria : Tu utilises du carrelage comme support à tes oeuvres réalisées au pochoir . Quoi d’autre ?

Tuco : Du collage papier pour les plus grands formats, j’ai aussi pas mal vissé du bois. Et beaucoup de stickers faits maison. J’ai récupéré des grandes bandes d’adhésif vinyl publicitaire, sur lesquelles je peins et que je découpe par la suite, c’est plus pratique en voyage…

Iségoria : Quelle est ta technique à l’heure actuelle ?

Tuco : Je n’ai pas beaucoup de règles si ce n’est que je pars uniquement des clichés que je prends : tous les corps des gugus à têtes d’animaux proviennent d’une photo que j’ai prise de potes, de gens dans la rue…
Ça me raconte déjà un truc, ils ont déjà une histoire. Pour chaque photo, je sais quand elle a été prise, dans quelle ville, d’où la personne vient, etc.

Iségoria : …et c’est important pour toi ?

Tuco : Ouais, carrément. Le pochoir, c’était un truc super politique au départ, le plus connu avec Che Guevara que tout le monde a vu et revu.
Moi je ne l’utilise pas du tout de cette façon là, je détourne le truc en mettant des gens complètement inconnus comme toi et moi mais avec une tête d’animal. Au départ, je m’attachais plus à l’esthétique et au côté plastique et j’essaie maintenant d’évoluer vers plus de réflexion et de sens.
Mes Manimals ne sont pas juste “posés” mais sont accompagnés d’une idée. Si par exemple j’ai une photo de quelqu’un qui fait la manche et que je lui mets une tête d’animal, je vais raconter vraiment autre chose que simplement toi debout avec une tête de renard.
Je choisis mon animal en fonction de l’esthétique mais aussi de la tête ou du corps de la personne, j’essaye d’avoir un ressenti sur sa personnalité.

Iségoria : J’ai l’impression que tu as des animaux préférés…

Tuco : Il y a surtout des périodes. Pour les cerfs, ça vient de mon enfance où j’étais pas mal dans la forêt. Les singes, parce qu’ils sont proches de l’Homme, s’adaptent bien dans certaines positions et ils ont l’air de réfléchir. Il y a une époque où j’aimais bien faire des félins, maintenant moins. Ça change…

Iségoria : Manimal, ça vient de la série télé ?

Tuco : Oui, c’est une série qui m’a marqué. Manimal, ça veut tout de suite dire “entre l’Homme et l’animal”. Le générique de la série avait un petit côté flippant et même si le mélange Homme/animal inquiète toujours, mes Manimals sont plutôt rassurants. Je pense à ma soeur, ça la faisait flipper au début et au fil du temps elle les a trouvés de plus en plus jolis et attachants.

Iségoria : En tant que street artiste, quel est ton rapport avec la culture urbaine ou hip-hop ?

Tuco : C’est que j’ai beaucoup écouté de hip-hop quand j’étais gamin ! Mais à l’époque je n’étais pas du tout dans le graff ou ces trucs là : j’étais attiré par les visuels et les autres disciplines de cette culture sans forcément les pratiquer.
Au départ c’est la photo de rue que j’appréciais le plus. J’essaye de développer ça depuis un an avec une série de mes personnages que je découpe sur du bois, que je place dans la rue et que je prends en photo.

Iségoria : Quels artistes t’ont influencé ?

Tuco : Pour le pochoir et les trucs de rue, Blek Le Rat, la mouvance Banksy et puis Mosko, un vieux de la vieille qui dessine des animaux sauvages.
Après il y a plein d’autres choses que j’adore, Picasso, Warhol, Pollock, Rothko… je n’ai pas trop d’explications à ça, quand tu vois la toile en vrai, tu trouves ça génial. La première fois que j’ai vu un bleu Klein, j’étais en quatrième et tu as beau être réfractaire à ce genre de truc, tu es quand même absorbé. Il n’y a aucune explication plausible à aimer un tableau bleu… et je trouve que c’est un peu vrai avec tout.
C’est aussi ça qui est intéressant dans le Street Art aujourd’hui (mais j’aime pas trop ce mot   là : je préfère dire qu’on décore les rues, même en anglais “decorate the street”) : tu proposes à plein de gens d’avoir cette relation à des dessins, des peintures alors qu’ils n’auraient pas forcément eu l’occasion de pousser la porte d’un musée. J’aime les petits collages au hasard des rues pas forcément “imposés”, les gens en trouvent un ou deux et puis doivent fouiner pour en trouver d’autres.

Iségoria : Ça t’arrive de collaborer avec d’autres artistes ?

Tuco : Collaborer avec des artistes, très peu faute de temps, mais faire participer d’autres personnes ça m’est arrivé pas mal de fois : pour m’aider à coller, à bricoler sur des projets… C’est une bonne manière de partager.

Iségoria : Comment tu vois l’avenir ?

Tuco : L’idée, c’est de développer mes Manimals, qui sont devenus un peu ma “marque de fabrique” mais avec des thématiques. Il y a deux choses qui me travaillent en ce moment qui sont l’équilibre/déséquilibre et l’enfermement.
Maintenant que j’ai réussi à ce qu’on me reconnaisse par mon style, j’aimerais mettre plus de réflexion dans mon boulot. Il y a deux trois trucs dans l’année qui devraient arriver et je pense travailler pas mal sur cette thématique de l’équilibre, à la fois physique, social et mental.
Je pense qu’il faut qu’on arrive en tant qu’artistes, et je pense notamment à l’Atelier Larue [collectif de street artists et lieu de création/expo à Chalon-sur-Saône, ndlr], à se retrouver sur une thématique commune tout en gardant nos univers.

facebook/tuco.stencil

Renard

Illustration par Klaus Walbrou

Homme / animal

Illustration par Stéphane Benoît